L’IA à France Télévisions, Pierre Mouchel, CGT France Télévisions, 17 mars 2026

Intervention de Pierre Mouchel, CGT France Télévisions, dans l’atelier « Intelligence artificielle, travail réel, interventions des travailleurs-ses et de leurs organisations » du mardi 17 mars 2026, Assises nationales de la santé et la sécurité des travailleurs et des travailleuses 2026.

L’intelligence artificielle (IA) à France Télévisions est une sorte de graal pour la direction afin de diminuer massivement l’emploi dans un contexte d’énorme pression budgétaire. Avec quels impacts sur la qualité, la fiabilité des contenus, l’emploi, les conditions de travail et le sens du métier ?

Élements de contexte technologique

Fin 2024, la direction de France Télévisions a lancé le projet MedIAGen, un socle informatique basé sur les données de l’entreprise avec des moteurs de type ChatGPT, Mistral ou Claude intégrés dans ce système.

L’accès aux données de l’internet reste possible mais avec un engagement contractuel des prestataires à ce que celles de l’entreprise ne sortent pas chez les fournisseurs d’IA.

On sait déjà qu’elles sortent pour OpenIA (ChatGPT) mais avec un engagement contractuel à ne pas les utiliser.

Le but est de proposer à chaque salarié une sorte d’assistant personnel IA. Il peut aussi être utilisé pour faire des propositions à la direction d’applications internes, avec un process de remontée des idées d’arbitrage en fonction de l’intérêt de la proposition pour engager un développement.

Il y avait déjà précédemment des usages sauvages d’IAG dans les rédactions de France Télévisions, avec une utilisation comme outils de recherche, comme Google précédemment, mais avec génération de contenus. L’un des buts de ce projet était donc d’éviter la sortie de données de l’entreprise.

Début 2025, le comité économique et social central (CSEC) demande à être consulté sur le projet. Refus de la direction. Argument de la Présidente de France Télévisions : « on ne vous consulte pas sur l’électricité ? Et bien pour l’IA c’est pareil. » Chacun appréciera le sens de la formule.

Le CSEC saisit le juge en avril 2025 pour non-respect des prérogatives de l’instance en matière d’introduction de nouvelles technologie. Le jugement est rendu en septembre 2025, nous avons eu gain de cause, avec obligation faite à l’employeur de consulter le CSEC et suspension du projet qui va durer 6 mois !

Au-delà de cette victoire juridique qui a quand même mis un coup d’arrêt au déploiement sauvage, cela nous a obligé à prendre à bras le corps la problématique de l’introduction de l’IA dans l’entreprise et de commencer à réfléchir à la transformation du travail.

Car il y a un énorme projet IA à France Télévisions, il s’agit d’un axe stratégique majeur à l’horizon 2030. Avec mise en place d’une direction dédiée et de multiples projets dont certains ont déjà déployés, sans Information-Consultation des instances et d’autres sont en gestation :

  • Sous-titrage (déployé dans la filiale FTVS) : les personnes sous-titreurs sous statuts d’indépendants accusent une forte baisse d’activité
  • Speech to text (déployé) : retranscription automatisée de sujets TV ou de rushes en texte pour alimenter la fabrication d’articles sur le web.
  • Traduction itw des JO 2024 (déployé) : traductions des athlètes dans toutes les langues
  • Projet de régies virtualisées (en cours d’examen IRP) : émulation d’un environnement de travail de régie TV en data center avec surface de contrôle à distance en régie. Il s’agit de régies ultra-polyvalentes, avec une reconfiguration rapide en fonction des besoins. Passage prévu du nombre de salariés en régie/plateaux de 20 à 6 d’ici deux ans avec des fonctionnalités automatisées de type « cadrage intelligent », cad sans caméraman (ils sont 5 ou 6 actuellement par régie/plateaux).
  • Système gestion documentaire avec indexation automatisée des contenus : les documentalistes risquent de devenir des superviseurs d’indexation et voir leurs effectifs fondre.

Comment faire face ?

Nous travaillons depuis début 2025 un notre cabinet d’expertise du CSEC, Secafi et en particulier Odile Chagny, experte sur ces questions d’IA et Dialogue social pour faire valoir les droits de l’instance CSEC ( DialIA.fr)

Premier point d’appui : selon notre jugement, l’IA est bien une nouvelle technologie. Extrait du jugement : Il n’y a « aucune exigence d’importance, ni d’impact sur des aspects ciblés de la relation de travail et il suffit que la mise en œuvre des nouvelles technologies soient susceptibles d’avoir un impact sur la situation des travailleurs ».

« En outre, ces technologies peuvent tout à la fois être bénéfiques pour les salariés, en termes de gain de temps notamment, mais peuvent également avoir d’autres impacts, tels que la perte d’autonomie, d’initiative ou de réflexion ou encore une intensification du travail. »

Les projets nécessitent une information-consultation des CSE du fait des impacts réels ou supposés. Le terme de « supposés » est très important ! Surtout en matière d’IA car les impacts peuvent être rapide mais aussi de long terme en matière de santé.

Nous avons perdu une partie de notre procédure sur une montée de version d’un autre SI qui avait déjà fait l’objet d’une information-consultation. Le juge a considéré que les différents types de langage (LLM vs NLP)* n’était pas une modification suffisante pour nécessiter une nouvelle information-consultation.

*Large Language Model vs Natural Language Processing , les experts diront surement que ça n’a rien à voir.

Néanmoins cela nous a ouvert les yeux sur une autre facette des projets IA, celle des montées de version des SI qui ne faisait, à ce jour, jamais l’objet d’information-consultation. Le jugement ne nous donne pas gain de cause sur ce SI mais affirme que cela peut être nécessaire en fonction des impacts, réels ou supposés.

Quels impacts peut-on anticiper ?

Comment maitriser l’accélération que ces outils vont générer, sur la production de l’info, pour les journalistes, les documentalistes, ou pour d’autres personnels sur les programmes ? Avec le risque, du fait de la pression économique, de devoir supprimer ou amoindrir la vérification et de ne plus être en mesure de respecter des principes éthiques fort pour conserver le contrôle humain.

L’IA peut générer tellement de contenus rapidement que l’humain qui en a la charge n’a pas ou plus la capacité de mémoriser et de maîtriser mentalement toute cette production de contenus. Cela peut générer chez les salariés un sentiment de dépassement, de ne plus être en capacité mentale de contrôler la création de contenus, de ne plus pourvoir tout vérifier, tout lire, tout corriger.

Un autre axe qui nous préoccupe, la récupération potentielle des données de salariés que l’on pourrait considérer comme biométriques, ce qui reste à démontrer juridiquement. Je parle de salariés qui travaillent avec des logiciels et dont on récupère, sans qu’ils en soient au courant, les données de saisies, leurs solutions, raccourcis et dextérité, leur compétence en fait, afin d’entraîner des IA qui pourront ensuite remplacer des gestes technico-artistiques et potentiellement remplacer à terme les salariés qui auront ainsi participé à la suppression de leur métier. Comment se prémunir de cela juridiquement ?

Quel outil syndical ?

Nous avons négocié un accord cadre IA afin de pouvoir maitriser au mieux les impacts de ces projets en interne. Nous avons le sentiment que la direction aussi avait besoin de cette structuration du dialogue social.

Concrètement, la négociation vient de se terminer et on est plutôt satisfait. L’accord met en place un cadre juridique fort en s’appuyant sur l’IA Act européen, les préconisations du Conseil d’Etat et le RGPD. Avec la mise en place d’une commission IA, syndicats-direction, examen des projets à plusieurs stades en s’appuyant sur les registres IA et remise de fiches d’information à trois stades : phase d’exploration, phase pré-projet (POC), phase projet.

Ce sera le moyen d’avoir des débats le plus en amont possible sur les impacts potentiels, les CSE conservant leur libre-arbitre de mener des expertises. La commission IA pourra alerter les CSE en amont.

Il est difficile à ce stade de prédire tous les impacts. On anticipe celui sur le niveau de l’emploi et les impacts métiers sans le connaître précisément. On pense que cela va nuire à l’intégration de stagiaires, de jeunes diplômés (sauf en matière d’IA). Moins de jeunes qui démarrent sur des taches avec moins de valeur ajoutée que leurs ainés car ils seront shuntés par des outils automatisés. Ce qui risque de créer une rupture dans l’acquisition de compétences professionnelles.

Évidemment derrière tout cela il y a une énorme question de sens au travail et de génération de risques psycho-sociaux (RPS). Être remplacé par des machines ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau c’est que ça arrive dans des métiers dits intellectuels, d’écriture et de création de contenus immatériels, c’est à dire à des salariés qui pouvaient se sentir protégés. Ce sont des robots virtuels, immatériels qui potentiellement peuvent renvoyer toute une classe de salariés vers l’obsolescence.

Conclusion

France Télévisions est un service public, avec le cadrage fort via son cahier des missions et des charges. France Télévisions a une ambition de certification de l’information. Donc avec nécessité d’un contrôle humain fort sur l’IA et d’une vérification des données générées. Tout cela dans un contexte global où c’est la notion même d’information qui est en train d’être relativisée. C’est la ligne de crête qu’il va falloir tenir et qui est repris dans l’accord cadre IA. Tous les médias sont concernés. Sans une information fiable et sans confiance dans l’information, c’est un risque majeur pour nos sociétés démocratiques.